À quatre ans de l'échéance de l'Agenda 2030, les organisations de femmes handicapées brisent le silence et interpellent l'État.
2,9 millions de personnes handicapées, et les femmes en première ligne de l'exclusion2,9 millions de personnes handicapées, et les femmes en première ligne de l'exclusion
Le Cameroun compte environ 2,9 millions de personnes handicapées. Parmi elles, les femmes et les filles subissent une triple peine : le genre, le handicap et la pauvreté se cumulent pour les maintenir aux marges de la société. C'est le constat sans appel du rapport complémentaire présenté dans le cadre de l'Examen national volontaire sur les Objectifs de Développement Durable (ODD), porté par le Comité des femmes de la Platform Inclusive Society for Persons with Disabilities.
L'accès à l'éducation, à l'emploi, aux services sociaux de base et aux espaces de décision leur reste largement fermé. Un tableau qui contraste douloureusement avec les engagements pris sur la scène internationale.
À l'école, les filles handicapées décrochent encore plus vite
Près de trois personnes handicapées sur quatre ne sont pas scolarisées au Cameroun. Les filles, plus exposées à la déscolarisation précoce, pâtissent en outre de l'insuffisance criante des infrastructures adaptées et des ressources pédagogiques spécialisées.
Des avancées existent, et le rapport les reconnaît : l'adoption d'une Politique nationale de l'éducation inclusive, la ratification de la Convention des Nations Unies relative aux droits des personnes handicapées, et un réseau de 730 écoles inclusives à travers le pays constituent des jalons réels. Mais ils demeurent insuffisants face à l'ampleur des besoins.
Emploi : reléguées dans l'informel, invisibles dans le public
Sur le marché du travail, les femmes handicapées sont massivement orientées vers le secteur informel — précaire, faiblement rémunéré, dépourvu de protection sociale. Leur présence dans la fonction publique reste anecdotique.
Face à cette réalité, les organisations signataires réclament l'adoption de quotas de recrutement dans le secteur public et l'élaboration d'une politique nationale d'emploi inclusif qui transforme les déclarations d'intention en obligations concrètes.
Eau, assainissement, protection sociale : le droit à la dignité en suspens
Dans de nombreuses localités, les points d'eau restent physiquement inaccessibles aux personnes à mobilité réduite. Cette situation aggrave leur dépendance, réduit leur autonomie et les expose davantage aux violences et aux risques sanitaires. Le rapport pointe également l'absence de données nationales permettant de mesurer précisément l'étendue de ce problème.
Sur le plan de la protection sociale, l'allocation d'invalidité prévue par la loi demeure non opérationnelle. L'obtention de la carte d'invalidité reste un parcours du combattant. Et l'absence de données désagrégées par sexe et par type de handicap continue de paralyser toute évaluation sérieuse des politiques publiques.
Des avancées qui prouvent que le plaidoyer paie
Le tableau n'est pas entièrement sombre. Les organisations de personnes handicapées ont arraché des victoires tangibles : le recrutement de docteurs handicapés dans les universités publiques, des initiatives de participation citoyenne renforcée, et — innovation saluée — la création d'une pochette tactile permettant aux personnes aveugles de voter de manière autonome lors de la présidentielle de 2025.
Ces acquis démontrent que la mobilisation produit des résultats. Ils appellent à amplifier l'effort, pas à s'en satisfaire.
Ce que les femmes handicapées exigent de l'État
Le rapport ne se limite pas au constat : il trace une feuille de route. Les organisations signataires demandent notamment :
• 20 % minimum de femmes handicapées dans les instances de prise de décision ;
• Un renforcement des financements alloués aux organisations de personnes handicapées ;
• Une intégration systématique du handicap dans toutes les politiques publiques ;
• Une budgétisation sensible au genre et au handicap ;
• L'accessibilité universelle des infrastructures publiques.
« Ne laisser personne de côté » : une exigence, pas un slogan
À quatre ans de l'échéance de l'Agenda 2030, les femmes handicapées du Cameroun adressent un message sans ambiguïté aux pouvoirs publics : l'inclusion ne peut rester un horizon rhétorique. Elle doit devenir une réalité mesurable, budgétisée et contrôlée.
« Ne laisser personne de côté » — la promesse fondatrice des ODD — ne vaut que si elle s'applique à celles et ceux qui en sont les plus éloignés. Les femmes handicapées du Cameroun attendent que cette promesse soit tenue.